Sorties - Loisirs
le 16/03/2026
Rencontre qui compte avec Pierre Lottin et Jean-Baptiste Léonetti
Des artistes qui comptent. Nous avons rencontré Pierre Lottin, tout juste césarisé dans le meilleur second rôle (pour L’Étranger de François Ozon), et le réalisateur Jean-Baptiste Léonetti au cinéma Pathé Orléans. L’occasion d’échanger, avec authenticité et simplicité, autour de l’amour du cinéma, de la musique, des comédiens… Un moment de grâce pour défendre Ceux qui comptent, long-métrage touchant et brillant qui a bouleversé les spectateurs lors de l’avant-première orléanaise.
Crédit : LES FILMS DU 24 – FRANCE 2 CINÉMA
Pierre Lottin, Sandrine Kiberlain
Quelle est la genèse de cette histoire ?
Jean-Baptiste Léonetti (réalisateur) : Vous savez, une histoire… je ne sais même pas vraiment pourquoi elle naît. Si on commence à trop l’analyser, ce n’est généralement pas très bon signe. C’est un peu comme lorsqu’on cherche à expliquer pourquoi on aime quelqu’un : dès que cela devient trop objectif, on perd quelque chose. Pour une histoire, c’est pareil.
Elle naît dans votre tête, puis vous développez le film à partir de là. Mais on ne sait jamais vraiment pourquoi cette idée surgit chez soi, à ce moment précis.
Il y avait quand même l’idée d’une rencontre entre deux personnages. C’était le point de départ. Mais je pense qu’inconsciemment, beaucoup de choses entrent en jeu : des influences de cinéma que l’on a enfouies et qui ressurgissent. Aujourd’hui, tout le monde me parle de L’Emmerdeur d’Édouard Molinaro, qui était mon film préféré lorsque j’étais enfant. Mais quand j’ai écrit cette histoire, je n’y pensais pas du tout.
En revanche, je me souviens qu’au moment de l’écriture du scénario, j’avais revu le film italien Affreux, sales et méchants, et aussi L’Animal avec Jean‑Paul Belmondo, notamment la scène où ils essaient d’arnaquer les services sociaux. Ces images étaient restées quelque part.
Et puis, concernant la maladie et tout ce qui l’entoure, ce sont des choses trop personnelles pour que j’en parle vraiment, mais c’était présent, en filigrane. Ce qui est certain, c’est que je ne voulais pas faire un film qui traite frontalement d’un sujet grave. Ce que je voulais avant tout, c’était éviter totalement le pathos. Et je pense que c’est justement ce que nous avons réussi à éviter, grâce à l’interprétation de Pierre et de Sandrine. Cela ne tient pas seulement à l’écriture, mais surtout à leur manière de jouer : il n’y a pas de pathos.
C'était évident justement ce choix pour vous, au niveau des acteurs ?
Jean-Baptiste Léonetti (réalisateur) : Non, parce que je n’écris jamais en pensant à des acteurs précis. Je m’efforce de ne pas mettre de visages sur les personnages pendant l’écriture. Sinon, si cela ne se concrétise pas, tout notre imaginaire s’effondre.
Et puis ce n’est pas bon pour l’acteur qui finit par jouer le rôle. Vous voyez ce que je veux dire ? Avoir l’impression d’être un second choix, c’est absurde. C’est même un manque de respect. L’acteur le ressent forcément, et il a raison de le ressentir.
Donc non, je n’écris pas comme ça. Mais une fois le casting réuni, la manière dont tout s’est assemblé était parfaite pour moi, exactement comme je l’imaginais.
Pierre, vous avez dit que vous rêviez de tourner avec Jean-Baptiste Léonetti ?
Pierre Lottin : C’est un réalisateur auquel je pensais depuis très longtemps, parce que je trouve son cinéma, son regard, vraiment très intéressant. J’avais aussi beaucoup aimé les performances des comédiens dans ses films. Je savais que ses tournages étaient de très belles aventures artistiques, et ça s’est confirmé. Sur le plateau, il y avait une vraie cohésion, c’était très stimulant.
Vous avez découvert son travail il y a assez longtemps, non ?
Pierre Lottin : Oui, il y a quelques années déjà.
Ce qui m’avait frappé dans son univers - notamment dans son premier film Carré Blanc - c’était cet axe exclusif, cette manière d’aborder un sujet à la fois très singulier et assez subversif, tout en restant terre à terre, très humain. J’aime beaucoup ce type de mélange, et c’est précisément le genre de cinéma que j’aime, celui dans lequel je prends plaisir à jouer. Je m’imaginais tout de suite dans ses histoires.
Et puis je savais aussi que c’était un excellent directeur d’acteurs. Je me répète peut-être, mais travailler avec lui a vraiment été un vrai plaisir. Je me languis de la suite. Nous avons envie de continuer à travailler ensemble.
On ressent presque un effet de troupe dans votre film. On a l’impression d’un groupe très soudé, avec les enfants comme avec les adultes, une sorte de cocon.
Jean-Baptiste Léonetti (réalisateur) : Mais en réalité, je n’ai pas vraiment « mené » les acteurs. Comme je le dis souvent, on ne dirige pas des acteurs comme ça. Ce qui compte, c’est la chimie qui se crée entre eux. Et cette chimie se met en place très tôt : il y a d’abord l’écriture, puis les acteurs s’en emparent et en font ce qu’ils veulent.
Je dis toujours que Pierre, par exemple, c’est un animal sauvage : si vous le mettez en cage, il devient fou. Il faut le laisser libre. Et ça fonctionne très bien comme ça. Il a l’intelligence pour comprendre l’esprit de la scène et ne pas la dénaturer.
L’essentiel, c’est que les acteurs comprennent l’esprit de la scène. Après, tout se joue beaucoup au moment du casting : on voit comment les choses s’articulent entre les gens. Dès la première lecture qu’on a faite, avec Sandrine Kiberlain, c’était évident. Ça fonctionnait tout de suite, tout roulait naturellement. Une seule lecture a suffi pour le sentir. C’est toujours un moment très stressant en plus, comme la découverte du premier montage, parce que c’est brut, dit sans intonation etc…
Pierre Lottin : Cela a été fluide tout de suite, et avec Jean-Baptiste, et avec Sandrine
Cela ne pouvait être que rassurant pour la suite. On sentait qu’on allait vraiment vers les mêmes enjeux.
Comment avez-vous procédé au casting des enfants, qui ont un rôle clé au niveau de l’émotion.
Jean-Baptiste Léonetti (réalisateur) : Une fois de plus c’est le casting. On avait un temps de préparation très court, il faut en faire un avantage plutôt qu’un inconvénient. Notre formidable directrice de casting, Julie Navarro, qui n’a pas eu besoin d’auditionner tant d’enfants que ça et a eu un œil avisé. On a eu un énorme coup de cœur pour la petite Alma Ngoc qui joue le rôle d’Emily. D’une maturité déconcertante. Elle posait des questions pendant le tournage qui nous ont bluffés. Pierre et Sandrine ont aussi fait tout ce qu’il fallait pour qu’elle se sente bien.
Le rôle de Jean incarné par Pierre est la pierre angulaire du film, il noue une relation forte avec les enfants.
Jean-Baptiste Léonetti (réalisateur) : Pierre avait ce truc, cette capacité de comprendre immédiatement quelque chose d’essentiel. Il percevait la pureté qu’il y a chez un enfant. C’est quelque chose de très particulier, une forme de pureté qu’il faut savoir capter à l’image, ou même préserver en coulisses.
Pierre Lottin : Oui c’est parce que le personnage de Jean porte aussi cette pureté en lui. Mais avec le temps, il a appris à s’en protéger un peu - pas à la renier, mais à la garder à distance, à se défendre contre ce qu’elle peut avoir de vulnérable si elle est trop exposée.
Et c’est justement ce qu’il a reconnu tout de suite chez cette petite fille. Un enfant a évidemment ses peurs, ses fragilités, mais il y a aussi cette forme de sincérité immédiate. Entre eux, il y a donc une connexion très profonde. C’est quelque chose que le personnage de Jean ressent instinctivement, et qui, d’une certaine manière, le protège aussi.
Jean-Baptiste Léonetti (réalisateur) : Certains dialogues entre eux sonnent comme une madeleine de Proust. Cela passe aussi par des sourires, des regards. Ils se reconnaissent

Crédit : Julien Panié
Ceux qui comptent avec Pierre Lottin et Sandrine Kiberlain

Crédit : Julien Panié
Sandrine Kiberlain
On s’attache progressivement au personnage, tout en conservant une part de mystère. Est-ce que c’était quelque chose de très clair pour vous dès le départ, dans l’écriture ?
Jean-Baptiste Léonetti (réalisateur) : Oui, c’était même l’idée la plus claire au départ dans l’écriture. Je voulais parvenir à dépeindre des personnages extrêmement pudiques. Quelqu’un comme Jean, par exemple, ne dit presque rien, simplement parce qu’il pense ne pas être intéressant. Et souvent, les gens qui pensent ne pas être intéressants sont justement les plus passionnants. Des gens silencieux, il y en a beaucoup, mais ce sont parfois ceux qui portent le plus de choses en eux.
C’est pour ça que je parle souvent de Lino Ventura à Pierre. Je lui dis qu’il y a quelque chose de cet ordre-là, dans cette manière d’incarner un personnage, dans cet univers. Spielberg a d’ailleurs dit dans les années 80 que Lino Ventura était, pour lui, le plus grand acteur du monde. Pierre a un peu cette qualité-là. C’est un personnage qui ne dit presque rien. Et pourtant, tout passe. Ça me fait penser au film Le Silencieux de Claude Pinoteau : le personnage parle très peu, on ne sait presque rien de lui, et malgré tout, on comprend, on sait tout.
C’est précisément ce qui m’intéressait. Mais pour arriver à ça, il faut un très bon acteur. La manière dont il regarde Sandrine lorsqu’elle descend l’escalier dit déjà tout. Il n’y a pas besoin de beaucoup plus. Ce sont des choses très rares. On a failli tous pleurer.
Pierre, comment avez-vous construit la partition avec Sandrine, l'évolution au fur et à mesure du film ?
Pierre Lottin : En réalité, on a dévié du registre purement romantique pour aller vers une histoire d’amitié. Une amitié que je trouve tout aussi forte, voire encore plus forte, qu’une histoire d’amour. Je trouvais ça extrêmement puissant. L’idée était de mettre autant d’intensité dans cette relation entre deux êtres qui se reconnaissent immédiatement. Deux personnes qui, par leurs principes, leurs valeurs et leur sens moral, sont presque destinées à devenir amis.
C’est finalement cela qui les lie.
Jean-Baptiste Léonetti (réalisateur) : Oui tu me l’as dit dès le départ. Moi, je dirais les choses ainsi : c’est plus que de l’amitié, mais moins que de l’amour.
C’est exactement ça. C’est plus que des amis, mais moins que des amants. C’est ce qui m’intéressait dès le début. J’aime beaucoup cette idée. C’est comme ça que les gens se reconnaissent. Il n’y a pas de séduction entre eux.
Quand elle plaisante avec lui, par exemple, elle ne cherche pas à le séduire. Et lorsqu’elle lui dit : « J’ai besoin de vous », ce n’est pas dans ce registre-là.
Pierre Lottin : Elle cherche de la tendresse.
Jean-Baptiste Léonetti (réalisateur) : Exactement. C'est ce qui, à mon avis, les rend intéressants tous les deux. La beauté de la chose, c’est justement sa simplicité.
Ou êtes-vous allé chercher cette idée de piquer dans les supermarchés en utilisant des fumigènes ?
Jean-Baptiste Léonetti (réalisateur) : J’avais l’idée de cette femme très classe, presque « Grace Kellyesque », évanescente, sortant d’un nuage. Et Sandrine est extraordinaire dans cette scène. Avec un aplomb, elle garde la tête haute face aux vigiles, nie tout. C’est à mourir de rire.
Pierre, vous signez la BO du film. Emmanuel Courcol, le réalisateur d’En Fanfare, nous a dit l’an dernier en interview que vous étiez un musicien autodidacte et que vous aviez appris le trombone en deux mois.
Pierre Lottin : Je ne sais plus jouer de trombone, ça part très vite (rire). J’ai cette fibre musicale, c’est vrai. J’ai composé la musique de Ceux qui comptent avec Fred Avril, un musicien électro.
Jean-Baptiste Léonetti (réalisateur) : Le thème de l’hôpital, c’est celui que j’aime le plus. A la base, on avait du mal à le trouver… Pierre me l’a sorti comme ça au téléphone !
Pierre Lottin : Pour cette scène - moment très particulier dans le film, je me suis mis au piano et l’air est venu assez rapidement… Ce qui est certain c’est que j’ai envie d’écrire de la musique dans les années à venir. C’est vraiment en moi. Je compose beaucoup au piano. Pour ce film, j’ai fait un peu d’harmonica.
Vous avez l’oreille absolue ?
Pierre Lottin : Non c’est plutôt l’oreille relative. Je peux rejouer un morceau entendu, identifier les accords.
Et vous avez des talents de danseur aussi, ce que l’on a découvert à la cérémonie des Césars (rires).
Pierre Lottin : Ça me fait plaisir ce que vous dites. Et en plus, il y avait Jim Carrey mon idole. J’avais préparé un discours pour lui mais au moment de le prononcer, il n’était pas dans la salle. Du coup, j’ai dû improviser. Je me suis fait dézinguer par certains (rires).
On peut vraiment dire que vous avez vécu une année intense.
Pierre Lottin : J’ai enchaîné huit ou neuf tournages en un an et demi, des grands comme des petits rôles exigeant beaucoup d’intensité, plus la grosse tournée promotionnelle pour En Fanfare. Du coup, j’étais un peu rincé pendant Ceux qui comptent. Je tournais en même temps dans L’Affaire Bojarski, et j’ai utilisé cette fatigue pour le rôle de Jean.
Jean-Baptiste Léonetti (réalisateur) : Je me souviens d'un jour, il y avait cette scène où tu devais frapper des petits leaders dans le film. Tu as vraiment mis cet état au service du rôle. C’était dingue.
Quels sont les retours des avant-premières ?
Pierre Lottin : Les gens se lèvent à la fin, ils applaudissent, ils aiment le film. On ne sait jamais avant, c’est assez marrant. Je suis content que le film sorte, je suis sûr qu’il va faire beaucoup d’entrées.
Jean-Baptiste Léonetti (réalisateur) : Les gens sont vraiment curieux de voir Pierre et Sandrine Kiberlain ensemble.
Propos recueillis par Emilie Cuchet
Ceux qui comptent
Sortie le 25 mars 2026
Durée : 1h 38min
Comédie dramatique de Jean-Baptiste Léonetti
Avec Sandrine Kiberlain, Pierre Lottin, Louise Labeque
Synopsis : Rose et Jean n’ont rien en commun. Rose est une force de la nature qui affronte tous ses problèmes avec une désarmante joie de vivre. Elle campe avec ses 3 enfants à l’étage de l’hôtel de famille qui ne leur appartient plus, et non, ils ne sont pas pauvres, ils sont fauchés. C’est temporaire. Jean est un homme solitaire et taciturne qui a fini par enfouir son grand cœur sous des couches de pudeur et de résignation. Quand il arrive malgré lui dans cette famille hors norme, il va très vite devenir indispensable. Qu’attendaient-ils avant de se rencontrer ? Sans doute plus rien. Et pourtant, ensemble, tout va devenir possible.
CEUX QUI COMPTENT Bande Annonce (2026) Sandrine Kiberlain, Pierre Lottin