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      le 12/01/2026

      Rencontre avec le réalisateur du film L’affaire Bojarski

      Un jeune ingénieur polonais, se réfugie en France pendant la guerre et utilise ses dons pour fabriquer des faux papiers pendant l'occupation... De cette histoire vraie, Jean-Paul Salomé tire un film brillant, au casting de haut-vol. Nous avons rencontré le réalisateur lors de sa venue au Pathé Orléans il y a quelques semaines.

      Crédit : Guy Ferrandis - Le Bureau Films - Les Compagnons du Cinéma

      Ce film est inspiré d'une histoire réelle. Qu’est-ce qui vous a fasciné dans cette trajectoire ? 

      Jean-Paul Salomé (réalisateur) : Ce qui m’a fasciné, c’est le destin romanesque de cet homme, marqué par son parcours dans la France de l’après-guerre. Ingénieur de formation - il avait étudié en Pologne l’équivalent de Polytechnique -, il se retrouve en France réduit à enchaîner les petits boulots, simplement parce qu’il est polonais et que son diplôme n’y est pas reconnu. C’est à partir de ce rejet qu’il décide de mettre ses compétences d’ingénieur au service d’une activité des plus insolites : il devient faux-monnayeur. Son histoire s’étend sur vingt ans, rythmée par une traque implacable : pendant des années, un même policier ne cessera de le poursuivre.

      Et c’est vrai que cet aspect-là m’a particulièrement marqué. Cette histoire repose sur une trame classique des grands films policiers - celle d’un flic qui, par une obstination sans faille, traque un homme pendant des années. Or, c’est justement ce genre de récit qui m’a toujours passionné au cinéma. Ici, cette traque devient le cœur même du film.

      Mais l’histoire ne s’arrête pas là : derrière le faux-monnayeur se cache aussi un père de famille, un homme qui mène une double vie, fabriquant des billets à l’insu des siens. Tout cela offre une matière narrative incroyablement riche, pleine de tensions et de contradictions à explorer.

      Depuis combien de temps cette histoire vous trottait-elle dans la tête, et quel a été le déclic pour vous lancer ?

      Jean-Paul Salomé : On m’a parlé de ce récit juste après la sortie de La Daronne, il y a quelques années. Dès le départ, j’ai su que ce serait un projet complexe à concrétiser. Il n’y avait pas de livre à adapter : tout était à construire. La documentation sur Bojarski et sur ses faux billets était abondante, mais il n’y avait presque rien sur sa vie familiale, et très peu sur le flic qui l’a traqué pendant des années. Il a donc fallu creuser, imaginer, et écrire un scénario de toutes pièces. Je m’y suis plongé à fond.

      C’est un film historique où chaque détail - décors, costumes - est travaillé au millimètre. On sent que ce genre vous passionne.

      Jean-Paul Salomé : C’est drôle que vous me disiez cela aujourd’hui, parce que je n’avais plus tourné de film en costume depuis vingt ans. Le dernier, Les Femmes de Londres, se déroulait sous l’Occupation. À l’époque, j’en avais un peu assez : la reconstitution historique me semblait trop exigeante, presque étouffante. J’avais l’impression de dépenser toute mon énergie dans les détails, au détriment de l’essentiel - raconter l’histoire. Cette frustration m’avait poussé à éviter les films d’époque pendant toutes ces années.

      Pourtant, en découvrant cette histoire, je me suis dit qu’il fallait bien me confronter à nouveau à ce genre. Peut-être est-ce l’expérience, l’âge, ou surtout une équipe exceptionnelle - avec laquelle je collabore régulièrement - qui m’a permis d’aborder ce projet avec plus de légèreté. Je me sentais enfin prêt à replonger dans la reconstitution historique, sans que cela ne devienne un fardeau.

      La préparation a été colossale : décors, costumes, image… Mais une fois sur le plateau, j’ai refusé de me laisser « distraire » par l’époque. Je voulais rester concentré sur l’histoire et les comédiens, sans me faire vampiriser par les détails de reconstitution, comme cela avait pu m’arriver par le passé. Ce qui est amusant, et très gratifiant, c’est que les spectateurs trouvent aujourd’hui la reconstitution formidable - alors que, de mon côté, j’ai justement cherché à m’en détacher pour ne pas perdre de vue l’essentiel : les personnages et leur récit.

      Quelle est la part, justement, entre la reconstitution des faits et la part de ce que vous avez improvisé, ce que vous avez dû écrire vous-même...

      Jean-Paul Salomé : Équilibrer réalité et fiction n’a pas été simple, mais nous avons tout fait pour rester au plus près de la vérité sur certains aspects. Tout ce qui touche à la vie de cet homme en tant que faussaire - ses inventions, la façon dont il fabriquait ses faux billets - est extrêmement fidèle à la réalité. La traque entre lui et le policier s’est aussi déroulée, dans ses grandes lignes, comme nous la montrons. Sa femme a évoqué dans des interviews l’obsession de son mari, sa détermination à poursuivre Bojarski pendant des années. Ces témoignages nous ont inspiré, mais certaines scènes restent le fruit de notre imagination, fautes de documents. Nous n’étions pas dans un documentaire, mais dans un film policier : il fallait raconter une histoire avant tout. 

      Sur le plan historique, les avis des spécialistes divergent parfois : Bojarski a-t-il vraiment intégré ce gang de voyous ? Il a sans doute travaillé pour eux, mais peut-être pas exactement comme nous le montrons dans le film. Nous avons choisi de le plonger dans une violence qu’il rejetait, pour mieux éclairer la suite de son parcours. Ces libertés narratives visaient à construire un récit cinématographique cohérent sur deux heures, tout en restant très proche de la réalité.

      Pour preuve : la fille de Bojarski, aujourd’hui âgée de 77 ans et que l’on voit enfant et adolescente dans le film, l’a visionné. Elle a parfaitement saisi la frontière entre réalité et fiction, sans rien trouver de choquant. Bien au contraire, elle a reconnu beaucoup de souvenirs, de dialogues, et pour ce qu’elle n’a pas vécu directement, elle a trouvé notre représentation crédible, voire éclairante sur son propre père.

      Qu'est-ce qui intéresse Bojarski au fond ? 

      Jean-Paul Salomé : Au départ, l’argent était surtout un moyen. Son objectif était simple, presque normal : offrir à sa famille la vie qu’un père ingénieur aurait pu leur procurer. Il voulait gagner le salaire d’un cadre - celui qu’il aurait dû toucher s’il avait été embauché chez Renault ou dans une grande entreprise française de l’époque. Rien de plus, rien de moins.

      Quand il s’est lancé dans la contrefaçon, il n’a jamais cherché à s’enrichir de manière ostentatoire. Pas de voitures de luxe, pas de bijoux tape-à-l’œil, pas de motos flambant neuves. Non, il visait simplement une existence bourgeoise, stable, celle d’un cadre des années 50. Il souhaitait élever sa famille dans le confort et la respectabilité de l’époque.

      Simplement, il a choisi une voie bien particulière pour y parvenir. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Ses motivations évoluent avec le temps... Il découvre une véritable griserie dans ce qu’il fait et se retrouve peu à peu pris dans un engrenage bien plus complexe que prévu.

      A la base en tout cas, c'est quelqu'un qui aimait le geste de l'inventeur, mais qui n'avait pas le talent de vendre ses œuvres.

      Oui car ses inventions - que nous ne dévoilerons pas ici - sont bel et bien réelles. 

      Jean-Paul Salomé : Tout est authentique : nous avons étudié ses brevets, analysé ses photos, et reconstitué ses machines à l’identique. Certaines de ses créations, aujourd’hui banalisées, auraient pu faire de lui un milliardaire. Il a en effet imaginé des outils et des machines qui peuplent désormais nos cuisines, nos bureaux, notre quotidien. Mais ce qui l’animait, c’était avant tout le plaisir d’inventer.

      Comment avez-vous composé votre casting ?

      Jean-Paul Salomé : Réda Kateb est arrivé avant même qu'il y ait une ébauche de scénario. Nous avons pris un café ensemble, je lui ai parlé du projet. Il m'a dit oui, ce qui était formidable. Et à partir de là, j'ai écrit en pensant à lui et en sachant que ce serait lui qui jouerait ce personnage. J'avais eu la chance de procéder comme ça avec Isabelle Huppert pour mes deux films précédents. 

      Une fois le scénario finalisé et avec la certitude que Reda endosserait bien le rôle, nous avons lancé le casting pour trouver les acteurs qui l’entoureraient. Nous avons retenu Sara  Giraudeau pour interpréter sa femme, Bastien Bouillon dans le rôle du flic lancé à sa poursuite pendant des années, et Pierre Lottin, pour jouer son meilleur ami polonais.

      Pierre, dont la mère est russe, a réussi à maîtriser l’accent polonais avec une aisance remarquable, après seulement quelques cours. 

      J’ai récemment projeté le film à quelques amis cinéastes, dont Claude Lelouch. À la fin de la séance, il m’a dit une chose qui m’a profondément touché : « Ce qui est formidable avec ce film, c’est qu’on croit à tout. On croit aux personnages, à l’histoire, à l’époque. » On pourrait se dire : « Réda Kateb dans ce rôle, on sait bien qu’il n’est pas polonais. » Mais au bout d’une minute, on n’y pense même plus. On est simplement avec lui, emporté par l’histoire.

      Cette force d’incarnation, les comédiens la doivent à leur attachement profond à leurs personnages : ils voulaient les faire exister, les défendre. Et comme le film a été compliqué à financer, comme il a fallu se battre pour le concrétiser, nous avions tous cette rage, cette détermination à ce qu’il soit réussi, à ce qu’il existe vraiment.

      Les premiers retours des spectateurs, notamment lors des avant-premières, sont extrêmement positifs. 

      Jean-Paul Salomé : Nous avons la chance de présenter le film depuis plusieurs semaines à travers la France, dans des salles et des festivals. Ce qui frappe, c’est la force de cette histoire : les gens la découvrent avec un vrai plaisir, car elle est aujourd’hui presque inconnue.

      Pourtant, dans les années 60, elle a marqué son époque : elle a fait la une des journaux, elle était dans Paris Match, et on retrouve d’ailleurs ces archives dans le film. Alors, pourquoi cette histoire a-t-elle été oubliée, voire effacée ? Cette question m’a toujours intrigué.

      Les spectateurs semblent captivés par ce récit incroyable, portés par la jubilation de suivre cette aventure. Et c’est aussi grâce à la manière dont elle est racontée, interprétée, incarnée par tous les comédiens. Leur jeu donne au public une satisfaction profonde, un plaisir qui, je crois, rend aussi fier le cinéma français.

      C’est important de ressentir cette fierté : la fierté de nos films, de nos réalisateurs, de nos acteurs. 

      Jean-Paul Salomé : Le cinéma français reste extrêmement fort, même si la période est compliquée pour l’exploitation. D’ailleurs, il ne faut pas confondre la crise des salles avec la vitalité du cinéma français. Les chiffres le montrent : ce sont surtout les gros films américains qui peinent à attirer le public. En France, on continue à créer, à proposer des œuvres qui touchent, qui intéressent. Et ça, c’est essentiel.

      Emilie Cuchet.

      L’affaire Bojarski

      Un film de Jean-Paul Salomé

      Sortie nationale : le 14 janvier 2026 

      Genres : Biopic, Historique, Drame

      Le pitch : Jan Bojarski, un jeune réfugié polonais, devient dans la France de l’après-guerre le plus grand faux-monnayeur de tous les temps, le "Cézanne de la fausse monnaie". Comment cet homme mènera pendant plus de quinze ans une double vie à l’insu de sa famille en fabriquant seul dans un cabanon au fond de son jardin des contrefaçons plus "vraies" que les billets sortis de la Banque de France…