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      le 19/02/2026

      Lumières sur le film La Maison des femmes

      Réalisé par Mélisa Godet, le film s’inspire de la création de la première Maison des femmes, fondée en 2016 en Seine-Saint-Denis par la Dr Ghada Hatem-Gantzer. A quelques jours de sa sortie au cinéma Pathé, nous avons rencontré la réalisatrice, et la comédienne Laetitia Dosch, deux personnalités lumineuses et inspirantes qui irradient.

      Crédit : M.Rouge

      La Maison des femmes : Karin Viard, Laetitia Dosch, Juliette Armanet

      Comment est née cette histoire et cette immersion dans un lieu totalement unique en France ? Comment vous êtes-vous lancée dans cette aventure ? 

      Mélisa Godet (réalisatrice) : La première fois que j’ai entendu parler de la Maison des femmes, c’était en 2016 ou 2017, au moment de l’ouverture de la Maison des femmes de Saint-Denis. J’ai écouté Ghada Hatem, sa fondatrice, présenter ce lieu à Saint-Denis, et j’ai été immédiatement séduite par cette initiative extraordinaire. Je suis tombée de ma chaise en réalisant qu’un tel dispositif n’existait pas auparavant : un endroit unique où les femmes victimes de violences peuvent trouver, en un seul lieu, tout l’accompagnement dont elles ont besoin, sans avoir à multiplier les rendez-vous ni à répéter sans cesse leur histoire - une épreuve déjà si lourde à porter.

      Humainement, j’ai trouvé cela bouleversant. Et en tant que scénariste, j’y ai vu la matière d’un très beau film. Les films choraux me passionnent, autant à regarder qu’à écrire. Ce projet s’est imposé comme une évidence, d’autant plus que je cherchais un sujet porteur de sens. C’est ainsi que je conçois mon métier : créer des œuvres qui dépassent le simple divertissement, même si celui-ci a évidemment toute sa place. L’idée d’un récit lumineux, porteur d’espoir, mettant en lumière des actions concrètes qui transforment réellement le monde, une vie après l’autre, m’a profondément inspirée.

      À l’époque, j’étais encore une jeune scénariste. Je trouvais le sujet ambitieux, presque intimidant, et je savais qu’il exigeait d’être abordé avec justesse. J’ai donc poursuivi mon travail, gagnant ma vie comme scénariste et réalisatrice sur d’autres projets. En 2022, alors que je terminais la post-production d’une série réalisée pour OCS, j’ai évoqué cette idée auprès de ma productrice. Sa réponse a été immédiate : « Évidemment. » Pour mener à bien un tel film, il fallait s’immerger pleinement dans le lieu afin d’en révéler toute l’essence.

      Comment avez-vous travaillé ? 

      Mélisa Godet (réalisatrice) : L’immersion était envisageable, mais ce n’est pas l’option que j’ai retenue. Je ne me sentais pas à l’aise à l’idée d’arriver en observatrice, au risque d’interférer dans des parcours de soins en cours — des trajectoires fragiles, des processus d’une grande délicatesse.

      J’ai donc privilégié un important travail de documentation. Et j’ai eu cette chance : les ressources étaient abondantes. Elles ont beaucoup œuvré pour faire connaître leur maison, afin d’en assurer la pérennité et de permettre à ce modèle de se développer ailleurs.

      Il existait beaucoup de ressources : reportages, documentaires, articles, livres, bandes dessinées, podcasts. Je me suis plongée dans l’ensemble. Puis j’ai structuré cette documentation par grandes thématiques - violences conjugales, excision, et d’autres encore. De ce travail est née une première version du traitement : un texte sans dialogues, un déroulé condensé de l’histoire, une sorte d’ossature narrative. C’est avec cette base que j’ai rencontré Ghada, aux côtés de ma productrice, pour la convaincre de nous faire confiance et de nous autoriser à porter ce film. Ce document a constitué notre premier terrain d’échange. Par la suite, j’ai poursuivi l’écriture en organisant des lectures successives avec elle. Elle m’a guidée, transmis des informations auxquelles je n’avais pas accès, précisé des éléments très techniques, notamment sur le plan médical.

      C’était important pour vous d’avoir cette sorte de validation de Ghada ? 

      Mélisa Godet (réalisatrice) : L’essentiel, pour moi, était d’être au plus près de la vérité. Les témoignages des patientes que je mets en scène sont fictifs, tout comme les parcours des soignantes, mais ils demeurent crédibles, nourris par ce qui peut réellement se produire à la Maison des femmes. C’était fondamental.

      Je voulais aussi m’assurer de rester pleinement dans le cadre de la fiction, tout en respectant les intentions profondes de la Maison des femmes : l’écoute inconditionnelle, la qualité de l’accueil, le refus d’incarner un service hospitalier impersonnel de plus, l’esprit d’équipe, la transversalité des soins… Il fallait que tout cela transparaisse avec justesse.

      À la Maison des femmes de Saint-Denis, l’organisation repose sur trois pôles : un pôle dédié aux violences, un pôle consacré à l’excision — qui prend également en charge les opérations de reconstruction - et un pôle de santé sexuelle, proche dans son fonctionnement d’un planning familial.

      J’ai tenu à restituer fidèlement cette structure et surtout la manière dont ces pôles travaillent de façon transversale. Une patiente accueillie en santé sexuelle peut être orientée vers le pôle violences ou vers le pôle excision, selon ses besoins. L’ensemble fonctionne en véritable synergie, avec une prise en charge globale et coordonnée.

      J’imagine que dans ce processus, le casting est aussi essentiel. Comment l’avez-vous composé ? 

      Mélisa Godet (réalisatrice) : Le processus a été assez long. Le film compte près de cinquante rôles, dont, je dirais, 98 % sont tenus par des femmes. C’est rare au cinéma - et c’était magnifique à construire.

      Pour incarner l’équipe soignante, nous avons réfléchi à ce que chaque actrice puisse aussi raconter quelque chose des femmes en général : des énergies singulières, des corps différents, des âges variés, des origines multiples. Cette sorte de « photo de famille » devait refléter la réalité des équipes des Maisons des femmes, tout en célébrant la diversité, la beauté et la puissance des femmes.

      Les patientes sont toutes interprétées par des actrices professionnelles. Je ne me voyais pas demander à des non-professionnelles d’endosser des récits aussi lourds, aussi éprouvants. Les violences faites aux femmes sont une réalité si massive que nous connaissons presque tous, de près ou de loin, quelqu’un qui y a été confronté. Je ne voulais prendre aucun risque de raviver des traumatismes chez celles qui auraient incarné ces personnages.

      Nous avons donc recherché des actrices professionnelles — et elles sont là, puissantes, d’une grande justesse. Ce travail a été une expérience formidable : elles se sont engagées pleinement, avec une intensité et une générosité tout à fait remarquables.

      Vous avez présenté le film à des soignants, mais aussi à des patientes. Quels retours avez-vous reçus de femmes victimes de violences ? 

      Mélisa Godet (réalisatrice) : À chaque projection, des femmes sont présentes, bien sûr, mais aussi des hommes - car les violences faites aux femmes concernent également leurs enfants et leur entourage. Il arrive souvent que des jeunes prennent la parole pour raconter ce qu’ils ont traversé.

      Et puis, au-delà des échanges au micro, il y a ces rencontres plus discrètes : des femmes qui viennent nous voir, individuellement, après la séance, pour partager leur histoire. Ce sont des instants d’une grande intensité, profondément émouvants.

      Laetitia, vous incarnez dans le film une soignante, mais aussi une mère, avec une vie de famille très prenante. Comment avez-vous construit ce personnage et que vouliez-vous transmettre à travers lui ?

      Laetitia Dosch (comédienne) : Pour moi, il était essentiel de montrer les défis d’une femme qui vient d’accoucher, qui n’a pas encore retrouvé son équilibre hormonal, qui reprend un travail - un travail qui la passionne - tout en accompagnant des femmes en grande difficulté, alors qu’elle traverse elle-même une période fragile.

      Ces questions me traversent profondément : comment concilier une vocation professionnelle, une vie de famille, l’amour, l’engagement auprès des autres, et avoir le sentiment de tout faire « bien » ? Comment ces différentes dimensions peuvent-elles coexister sans que l’une n’efface l’autre ?

      Je ne suis pas maman, je n’ai pas d’enfant, et j’ai d’abord eu peur de ne pas être légitime, de mal jouer ce rôle. C’est sans doute paradoxal : j’ai déjà interprété des métiers que je ne connaissais pas et j’ai appris à les comprendre. Mais la maternité - et surtout la place qu’elle occupe dans la vie d’une femme au regard de son travail - m’intimidait profondément. Moi, j’ai fait le choix de ne pas avoir à me poser cette question. 

      Je trouve très forte cette phrase de mon personnage : « Je veux tout. » À un moment, elle dit aussi : « Si mon fils m’en veut de ne pas avoir été assez présente, je pourrai le comprendre. Mais moi, je ne pourrais pas lui en vouloir. » Cette vision de la maternité, de ce qu’elle implique et de la liberté qu’elle suppose, me paraît très contemporaine. Elle ouvre de vraies interrogations sur la manière dont une femme peut articuler ses désirs, ses engagements et son amour.

      Vous apportez beaucoup de douceur à ce personnage. 

      Laetitia Dosch (comédienne) : C’est en passant du temps à la Maison des femmes que j’ai vraiment compris la qualité de l’écoute qu’elles offrent aux patientes. C’est une écoute extrêmement précautionneuse, juste, bienveillante. Se placer dans cet état d’attention, recevoir la parole de l’autre et apporter un soutien, c’est une expérience étonnamment agréable.

      J’y suis allée trois ou quatre fois, j’ai pu assister à une séance et observer comment une soignante accueillait la parole d’une patiente. Cela a rendu tous les témoignages du film encore plus tangibles. Par moments, le film prend un aspect presque documentaire : on s’y croirait vraiment.

      Et comment vivez-vous les avant-premières, avec les retours du public ? 

      Laetitia Dosch (comédienne) : C’est extrêmement touchant. On entre dans la salle et on ressent immédiatement à quel point le film a bouleversé les spectateurs. Il y a souvent des standing ovations, et les discussions qui suivent vont bien au-delà d’un simple débat : ce sont de vrais échanges, profonds et sincères. On ressent une forme de communion dans la salle.

      Les témoignages à la fin des séances sont particulièrement émouvants. Cela donne un sens profond à mon travail ; en tant qu’actrice, je me sens utile, un peu comme une soignante, en quelque sorte.

      Propos recueillis par Emilie Cuchet 

      La Maison des Femmes

      Date de sortie : 4 mars 2026

      Durée : 1h50

      Film réalisé par Mélisa Godet, avec Karin Viard, Laetitia Dosch, Eye Haïdara, Oulaya Amamra 

      Synopsis : À la Maison des femmes, entre soin, écoute et solidarité, une équipe se bat chaque jour pour accompagner les femmes victimes de violences dans leur reconstruction. Dans ce lieu unique, Diane, Manon, Inès, Awa et leurs collègues accueillent, soutiennent, redonnent confiance. Ensemble, avec leurs forces, leurs fragilités, leurs convictions et une énergie inépuisable.