J’imagine que dans ce processus, le casting est aussi essentiel. Comment l’avez-vous composé ?
Mélisa Godet (réalisatrice) : Le processus a été assez long. Le film compte près de cinquante rôles, dont, je dirais, 98 % sont tenus par des femmes. C’est rare au cinéma - et c’était magnifique à construire.
Pour incarner l’équipe soignante, nous avons réfléchi à ce que chaque actrice puisse aussi raconter quelque chose des femmes en général : des énergies singulières, des corps différents, des âges variés, des origines multiples. Cette sorte de « photo de famille » devait refléter la réalité des équipes des Maisons des femmes, tout en célébrant la diversité, la beauté et la puissance des femmes.
Les patientes sont toutes interprétées par des actrices professionnelles. Je ne me voyais pas demander à des non-professionnelles d’endosser des récits aussi lourds, aussi éprouvants. Les violences faites aux femmes sont une réalité si massive que nous connaissons presque tous, de près ou de loin, quelqu’un qui y a été confronté. Je ne voulais prendre aucun risque de raviver des traumatismes chez celles qui auraient incarné ces personnages.
Nous avons donc recherché des actrices professionnelles — et elles sont là, puissantes, d’une grande justesse. Ce travail a été une expérience formidable : elles se sont engagées pleinement, avec une intensité et une générosité tout à fait remarquables.
Vous avez présenté le film à des soignants, mais aussi à des patientes. Quels retours avez-vous reçus de femmes victimes de violences ?
Mélisa Godet (réalisatrice) : À chaque projection, des femmes sont présentes, bien sûr, mais aussi des hommes - car les violences faites aux femmes concernent également leurs enfants et leur entourage. Il arrive souvent que des jeunes prennent la parole pour raconter ce qu’ils ont traversé.
Et puis, au-delà des échanges au micro, il y a ces rencontres plus discrètes : des femmes qui viennent nous voir, individuellement, après la séance, pour partager leur histoire. Ce sont des instants d’une grande intensité, profondément émouvants.
Laetitia, vous incarnez dans le film une soignante, mais aussi une mère, avec une vie de famille très prenante. Comment avez-vous construit ce personnage et que vouliez-vous transmettre à travers lui ?
Laetitia Dosch (comédienne) : Pour moi, il était essentiel de montrer les défis d’une femme qui vient d’accoucher, qui n’a pas encore retrouvé son équilibre hormonal, qui reprend un travail - un travail qui la passionne - tout en accompagnant des femmes en grande difficulté, alors qu’elle traverse elle-même une période fragile.
Ces questions me traversent profondément : comment concilier une vocation professionnelle, une vie de famille, l’amour, l’engagement auprès des autres, et avoir le sentiment de tout faire « bien » ? Comment ces différentes dimensions peuvent-elles coexister sans que l’une n’efface l’autre ?
Je ne suis pas maman, je n’ai pas d’enfant, et j’ai d’abord eu peur de ne pas être légitime, de mal jouer ce rôle. C’est sans doute paradoxal : j’ai déjà interprété des métiers que je ne connaissais pas et j’ai appris à les comprendre. Mais la maternité - et surtout la place qu’elle occupe dans la vie d’une femme au regard de son travail - m’intimidait profondément. Moi, j’ai fait le choix de ne pas avoir à me poser cette question.
Je trouve très forte cette phrase de mon personnage : « Je veux tout. » À un moment, elle dit aussi : « Si mon fils m’en veut de ne pas avoir été assez présente, je pourrai le comprendre. Mais moi, je ne pourrais pas lui en vouloir. » Cette vision de la maternité, de ce qu’elle implique et de la liberté qu’elle suppose, me paraît très contemporaine. Elle ouvre de vraies interrogations sur la manière dont une femme peut articuler ses désirs, ses engagements et son amour.
Vous apportez beaucoup de douceur à ce personnage.
Laetitia Dosch (comédienne) : C’est en passant du temps à la Maison des femmes que j’ai vraiment compris la qualité de l’écoute qu’elles offrent aux patientes. C’est une écoute extrêmement précautionneuse, juste, bienveillante. Se placer dans cet état d’attention, recevoir la parole de l’autre et apporter un soutien, c’est une expérience étonnamment agréable.
J’y suis allée trois ou quatre fois, j’ai pu assister à une séance et observer comment une soignante accueillait la parole d’une patiente. Cela a rendu tous les témoignages du film encore plus tangibles. Par moments, le film prend un aspect presque documentaire : on s’y croirait vraiment.
Et comment vivez-vous les avant-premières, avec les retours du public ?
Laetitia Dosch (comédienne) : C’est extrêmement touchant. On entre dans la salle et on ressent immédiatement à quel point le film a bouleversé les spectateurs. Il y a souvent des standing ovations, et les discussions qui suivent vont bien au-delà d’un simple débat : ce sont de vrais échanges, profonds et sincères. On ressent une forme de communion dans la salle.
Les témoignages à la fin des séances sont particulièrement émouvants. Cela donne un sens profond à mon travail ; en tant qu’actrice, je me sens utile, un peu comme une soignante, en quelque sorte.
Propos recueillis par Emilie Cuchet