Zingaro et l’architecture équestre, Aubervilliers, 1988
Le théâtre Zingaro est un projet fondateur dans mon travail. Avec Bartabas, nous avons trouvé un terrain non constructible, prévu pour un hôpital au final jamais construit, et réalisé le bâtiment avec un budget qui représentait environ un tiers de ce qui avait été initialement estimé. Le bâtiment était réversible, démontable, mais il ne l’a finalement jamais été. Il est toujours là, plus de trente ans après. C’est devenu un lieu de vie.
Le projet est intéressant parce qu’il reprend une forme de cirque équestre assez traditionnelle. Les écuries deviennent les loges des artistes et constituent une partie essentielle du dispositif. Le public passe à proximité des chevaux avant d’entrer dans la salle.
Mais le véritable enjeu était ailleurs : pouvait-on construire un bâtiment démontable sur un terrain normalement inconstructible ? Le projet a permis de remettre en question cette règle. Le terrain était alors un endroit extrêmement difficile. En y installant le cirque et en y amenant trente-cinq chevaux, nous avons contribué à transformer complètement son environnement.
Le Dragon de Vent, Rosny-sous-Bois, 2004
Avec le dragon de bois, la contrainte est encore différente. Un jour, des élèves d’une école de cirque sont venus me voir parce que leur chapiteau avait été emporté par une tempête, pour la deuxième fois consécutive. Ils m’ont demandé si je pouvais les aider à imaginer quelque chose de plus résistant. J’ai alors décidé que le programme du bâtiment serait… le vent. Nous avons donc construit le Dragon de Vent en tenant compte de l’orientation du vent. Le bâtiment est naturellement ventilé.
Il a été construit en 2004 et se trouve toujours à Rosny-sous-Bois, sur un site particulièrement exposé au vent. C’est un projet dans lequel la contrainte devient le programme.
Le Channel, Calais, 2003-2007
Je me suis ensuite intéressé aux friches industrielles, parce que de nombreuses compagnies occupaient alors, de manière provisoire ou illégale, des bâtiments abandonnés par l’industrie.
Le projet de la scène nationale présenté ici est particulièrement symbolique. Il s’agissait d’un ancien abattoir situé dans un quartier autrefois consacré à la dentelle, dont les usines avaient progressivement fermé.
J’ai proposé de réintroduire la vie dans cet ancien lieu de mort grâce à une architecture qui associe précisément l’animal et l’homme : le cirque. J’ai donc démoli le four crématoire que tout le monde voulait conserver et construit, à l’emplacement de l’ancien abattoir, un chapiteau. Puis j’ai réhabilité les bâtiments existants. Le cirque devenait ainsi le lieu qui réintroduisait la vie et la joie dans un ancien site industriel.
Mais le chantier social et artistique reposait aussi sur le travail des personnes qui construisaient concrètement l’édifice. Beaucoup étaient d’anciens ouvriers de la dentelle, devenus chômeurs à la suite de la fermeture des usines. Certains ont été formés à de nouveaux métiers du bâtiment.
J’ai voulu documenter leur parcours : leur ancien métier, leur perte d’emploi, leur reconversion et la manière dont ils réinvestissaient leurs savoir-faire dans une nouvelle activité. L’un d’eux, ancien dentellier, est ainsi devenu soudeur. Le chapiteau a en partie été réalisé grâce à cette transmission des savoir-faire.
Le Plus Petit Cirque du Monde, 2015, Bagneux
Le projet du Plus Petit Cirque du Monde, à Bagneux, est probablement l’une des expériences les plus fortes que j’ai menées.
L’association, installée depuis vingt-cinq ans au rez-de-chaussée d’un groupe scolaire et d’un équipement sportif, a obtenu le soutien de l’État pour construire un véritable équipement. J’ai proposé de l’implanter sur un terrain particulièrement difficile, alors occupé par un parking et un lieu de deal. Nous avons fait le choix de construire précisément à cet endroit, sans palissades, en maintenant la présence et les activités de ceux qui occupaient déjà le site. Charpentiers, acrobates, cracheurs de feu et lanceurs de couteaux partageaient le même espace. Il n’y a eu ni vol, ni dégradation, ni incendie. La présence sur le terrain a permis cette coexistence.
Cette expérience illustre une conviction plus large : l’espace public est traversé par des usages multiples et parfois conflictuels. Plutôt que de chercher systématiquement à les séparer dans des espaces spécialisés, il est parfois possible de les faire coexister, à condition de négocier et de construire des accords.
Nous avons d’ailleurs dû négocier avec l’Éducation nationale pour récupérer une partie de son terrain. Le Plus Petit Cirque du Monde représente ainsi, à mes yeux, la quintessence de la dimension sociale et politique de mon travail : construire un lieu en faisant avec l’existant, plutôt qu’en cherchant à l’effacer.
Le Centre Pompidou Mobile, 2008-2011
Le Centre Pompidou Mobile partait d’une question simple : peut-on faire circuler des œuvres d’art dans des conditions différentes de celles d’un musée ? L’idée était de prendre de véritables œuvres du Centre Pompidou et de les faire voyager dans différentes villes. Pas des œuvres secondaires : une œuvre de Matisse pouvait être décrochée du Centre Pompidou, transportée et installée dans le Pompidou Mobile.
En réalité, les œuvres d’art circulent déjà de cette manière. Elles quittent le musée, entrent dans une caisse en bois, montent dans un camion ou un avion, puis arrivent dans un autre musée. J’ai donc imaginé un bâtiment qui reprenait cette logique : une sorte de camion géant, avec une boîte climatisée dans laquelle les œuvres pouvaient être directement installées.
Ce qui m’intéresse toujours, c’est de retourner les habitudes. On fait généralement les choses d’une certaine manière. Je me demande simplement : « Et si on faisait autrement ? »
C’est parfois presque interdit, mais c’est justement ce qui me titille.
Pour prolonger l’expérience, poussez la porte du Frac-Centre Val de Loire. Jusqu’au printemps, l’exposition CIRCUS réserve son lot de surprises.
Emilie Cuchet