Orléans
hier
Quand les cimetières étaient au coeur de la ville
Selon les cultures et les époques, les cimetières n’ont pas toujours occupé la même place dans la vie des Orléanais. À l’heure où nous célébrons nos morts, levons le voile sur les pratiques funéraires tout au long des siècles.
infos pratiques
Les premiers cimetières dont on trouve la trace à Orléans remontent à l’époque gallo-romaine. Sur l’emplacement de l’actuel cloître Saint-Aignan, un cimetière, païen à l’origine, est sans doute le tout premier cimetière chrétien de la ville. Des fouilles opérées de 1820 à 1821 dans cette antique nécropole ont mis à jour des sarcophages en pierre, des médailles consulaires et du Haut Empire, et un caveau de construction romaine. La crémation se pratique alors en France jusqu’à l’implantation du christianisme, religion qui préconise l’inhumation comme rite funéraire. En 511, au Concile d’Orléans, Clovis s’associe à l’Église et adopte le rite funéraire catholique. La crémation est définitivement interdite par un édit de Charlemagne et devient par là même un rite profane.
Un rite chrétien au Moyen Âge
Au Moyen Âge, les cimetières se multiplient ; nombre de paroisses possèdent leur propre lieu de sépulture et gèrent leurs morts au sein de la communauté religieuse. Les habitations s’installent autour des églises et des cimetières. On compte près d’une vingtaine de nécropoles à l’intérieur des fortifications de la ville. Le plus important est à cette époque le Martroi–aux-corps, appelé aussi Grand cimetière ou Cimetière commun. Il est créé au 12e siècle au nord de la cathédrale, à l’emplacement de l’actuel Campo Santo, lorsque le cimetière Saint-Aignan devient insuffisant. Les galeries qui l’entourent sont construites entre la fin du 15e et le début du 16e siècle, principalement pour empêcher les bêtes de s’y introduire la nuit. Durant les guerres de religion (1562-1567), le cimetière est profané par deux fois : chapelles dévastées, croix centrale brisée, voûtes crevées et galeries détruites. Une oeuvre patiente de réfection a lieu jusqu’au milieu du 17e siècle.
Dans son Histoire des cimetières d’Orléans, Narcisse Romagnési, artiste et érudit né en 1796, raconte une anecdote à propos du Grand cimetière, qui aujourd’hui fait froid dans le dos : « Une femme avait été enterrée avec au doigt une bague de grande valeur. Un valet de sa maison, attiré par l’appât du gain, s’introduisit la nuit suivante dans le cimetière et déterra le cadavre. Comme il ne pouvait parvenir à ôter la bague de son doigt, il essaya de l’arracher. La douleur fit pousser un cri à cette femme ; le voleur effrayé s’enfuit sans demander son reste. Elle se débarrassa avec peine du linceul qui l’enveloppait et regagna sa demeure. Elle vécut encore dix ans. » Romagnési précise dans son ouvrage qu’« on doit aux écrits des médecins les précautions prescrites de nos jours pour être certains de la mort des individus et éviter ainsi des méprises fatales aux personnes qui pourraient en être les victimes. » La médecine a alors « fort heureusement » fait des progrès et on n’entendra plus parler de personnes enterrées vivantes dans les cimetières orléanais !
Eloigner les cimetières
L’année 1776 est un tournant dans l’histoire des cimetières urbains en France puisqu’une nouvelle législation entre en vigueur. Progressivement, le mouvement hygiéniste met en avant les risques d’épidémie encourus du fait de la proximité des morts. La déclaration royale du 10 mars interdit toute inhumation des corps dans l’intérieur des églises et par conséquent dans les villes, et exige la construction de nouveaux cimetières à l’extérieur des cités. Désormais, on va clairement séparer les domaines de la vie et de la mort, éloigner les défunts des portes de la ville.
À Orléans, il faut attendre 1786 pour que de profonds changements soient opérés. Les autorités présentent une requête à l’évêque du diocèse expliquant que les cimetières ne sont pas assez nombreux et qu’il est de plus en plus à craindre que l’accumulation des corps dans des espaces insuffisants ne concentre au milieu des habitations un air infect et occasionne de funestes accidents. Après enquête, il résulte que les cimetières urbains – presque tous attenants aux églises ou environnés de maisons – représentent un réel danger pour les habitants. De plus, comme la plupart d’entre eux servent de lieu de passage pour les habitants, les sépultures sont exposées à des profanations continuelles. Le Cimetière commun est quant à lui également utilisé comme une promenade publique, où marchands de fruits et d’autres denrées installent quotidiennement leurs étals. En conséquence, l’ordonnance épiscopale du 7 août 1786 porte suppression à perpétuité des cimetières à l’intérieur de la ville.
Jugés insalubres, les cimetières d’Orléans sont désaffectés et deux nouveaux cimetières communs sont alors établis hors des murs de la cité. Les ossements entassés dans les anciens lieux de sépulture y sont transportés. Le cimetière Saint-Jean prend place à proximité de la Porte Saint-Jean, en bordure extérieure de l’actuel boulevard Jean-Jaurès. Le cimetière Saint-Vincent est installé près du faubourg Saint-Vincent, près de l’actuel boulevard Alexandre-Martin. On y construit des chapelles pour en faire clairement aux yeux de la population des lieux de recueillement, de souvenir et non plus de promenade. De nouveaux règlements sont édictés illustrant parfaitement ce changement de mentalité, tel celui de 1859 qui rappelle que « l’entrée des cimetières sera interdite aux gens ivres, aux fumeurs, aux marchands ambulants, aux enfants non accompagnés, aux pensionnats en promenade, aux individus qui seraient suivis par des chiens ou autres animaux domestiques, enfin à toute personne qui ne serait pas vêtue décemment. » On ne badine plus avec la mort !
La fin d’une époque
Demeurent trois cimetières de quartier, ici celui de St-Marceau Dès 1877, les cimetières orléanais sont pleins et il faut penser à en construire de nouveaux tant la population a augmenté. La municipalité décide alors d’installer un grand cimetière au nord de la ville, près de la rue Verte, situé aujourd’hui boulevard Lamartine. Bien plus vaste que les autres cimetières, il est inauguré en 1896. Les cimetières de Saint-Jean et Saint-Vincent sont alors fermés et les corps des défunts sont transférés dans ce nouveau lieu de sépulture. Trois cimetières de quartier – Saint-Marceau, Saint-Marc et Notre-Dame-de-Consolation (les Aydes) – viennent s’ajouter au dispositif. Ayant rempli leur office, tout comme le grand cimetière, ils sont parvenus jusqu’à nous. À la même époque, en 1887, Jules Grévy accorde la liberté des funérailles. Une loi fondamentale qui « tolère » la crémation après des siècles d’interdiction et qui modifie les pratiques funéraires. La mort n’a définitivement plus sa place dans l’espace public. Une tendance qui s’affirme avec les traumatismes des première et deuxième guerres mondiales : sobriété et discrétion des corbillards, absence de décoration sur les habitations endeuillées, disparition du port du deuil… Mais où sont les funérailles d’antan… chantait Brassens.
E. Cuchet
c'est pratique
le saviez-vous ?
Certains lieux faisant partie aujourd’hui du patrimoine orléanais sont construits sur l’emplacement d’anciens cimetières :
- Le parc Pasteur (cimetière Saint-Vincent)
- La patinoire Le Baron (cimetière Saint-Jean)
- Le Campo Santo (Martroi-aux-corps ou Cimetière commun)
- La rue Jeanne d’Arc (cimetière du Martroi-Saint-Sulpice)

